Être nue.
Être nu.
Ce mot qu’on a chargé de honte,
comme si la peau était une faute,
comme si le corps, à lui seul,
avait quelque chose à se faire pardonner.
Ce mot qu’on a chargé de vulnérabilité,
comme si se montrer était une faiblesse,
comme si le corps, à lui seul,
révélait déjà trop de soi.
On dit que s’habiller,
c’est être pudique.
Mais depuis quand la pudeur consiste-t-elle à se cacher
plutôt qu’à apprendre à regarder ?
On s’habille comme on enfile une armure.
Pour se fermer au monde.
Pour éviter que l’autre s’arrête à la surface.
Parce qu’on sait que le regard glisse mal,
qu’il accroche trop vite,
qu’il confond corps et valeur.
Alors on couvre.
Pas parce que le corps est mauvais.
Mais parce que le regard est devenu pauvre.
La vraie indécence n’est peut-être pas d’être nu,
mais de réduire quelqu’un à ce qu’il montre.
D’obliger l’autre à se dissimuler
pour éviter nos propres dérives.
La pudeur a deux faces.
Ne pas tout exposer,
et ne pas tout vouloir voir.
Si je laisse mon volet ouvert,
suis-je impudique ?
Ou l’est-ce celui qui s’arrête,
qui insiste,
qui regarde à travers une fenêtre
qui ne lui appartient pas ?
Pourquoi serait-ce à moi de me priver
de la lumière,
du ciel,
des étoiles qui m’apaisent,
sous prétexte que d’autres ne savent pas détourner les yeux ?
À force d’exiger que l’on se cache,
on appelle ça de la pudeur.
Alors fait-on vraiment preuve de respect,
ou impose-t-on simplement nos limites
comme des lois universelles ?
Les animaux, eux, ont compris depuis longtemps.
Ils peuvent être nus ensemble,
les uns près des autres,
sans que cela ne trouble,
sans que cela ne réduise,
sans que cela ne catégorise.
Ils ne s’arrêtent pas au corps.
Parce que le corps est normal.
Parce qu’il n’est ni message, ni provocation,
ni invitation au jugement.
On les appelle sauvages.
On se dit civilisés.
Mais qui est réellement libre ?
Eux n’ont pas besoin de masquer
pour exister.
Nous, si.
Et peut-être que la vraie bestialité
ne consiste pas à vivre à découvert,
mais à être devenu incapable
de regarder sans posséder,
sans juger,
sans réduire.
Ce texte est un fragment.
Il s’inscrit dans un ensemble plus large de textes explorant le corps, le regard et la pudeur.
Il pourra être repris, remanié ou intégré à un futur recueil.