Fragments


  • La nuit n’est pas noire

    Par :

    la nuit s’appuie à ma fenêtre
    elle n’est pas pure
    pas nette
    un peu trouée de lueurs
    et chargée
    de tout ce que l’on ne voit pas

    ma nuit noire est blanche
    parce que je suis noir
    négatif inversé
    dans le bleu de la nuit
    la nuit n’est pas l’obscurité
    la lumière y brille dix mille carats

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  • Ames à vendre

    Par :

    je vends des âmes
    toutes sortes d’âmes
    des âmes automatiques avec IA
    des âmes blanches
    des âmes à feu
    des âmes de destruction massive

    pour blesser
    affamer
    violer
    tuer

    sans penser à mal
    rien de personnel
    c’est les affaires
    ce n’est qu’un job
    faut bien vivre
    nourrir ma famille
    mes enfants
    que voulez-vous
    je suis marchand d’âmes

    allons allons par ici mesdames et messieurs
    voyez mes belles âmes toutes fraîches
    venez approchez approchez
    profitez en il fait beau
    et la vie est belle

    âmes à vendre

    pour blesser
    affamer
    violer
    tuer

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  • Dans ce bar

    Par :

    Dans ce bar
    à l’éclairage réaliste
    entre lumières et lumières

    le café fort et amer
    réussi pourtant à adoucir
    le fond de ma gorge sèche et rêche

    Il est bon aussi
    et Il réchauffe mon amertume
    de ces fêtes de fin d’année

    la saint Cola
    la saint Conso aussi
    et leurs lumières à paillètes vulgaires

    cela ne me console pas
    ce n’est pas la bonne saison pour me consoler

    Les enfants sont grands maintenant
    c’est eux qui scintillaient
    portaient la vigueur et la lumière

    mais avec le café
    Le Gars fait aller

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  • Ombre encrée

    Par :

    Ne me regardez pas

    Tout est noir chez moi

    J’ai

    L’âme en delta
    Le cœur dans le glas
    Le corps au trépas
    Et la plume au combat

    Écrivain sous-terrain
    Écrivain tout-terrain
    L’encre rouge-carmin
    Suinte de mes mains

    Effleurer des lettres
    S’asperger de mots
    Tremper dans des phrases
    Couler sous des pages
    Sombrer dans l’encrier
    Noyée de vers effrontés

    Courir encore
    Ecrire en overdose
    Continuer
    Plus vite
    Plus fort
    Ne plus pouvoir s’arrêter

    Et puis tomber
    Abattue par Morphée

    Ne me regardez pas

    Tout est noir chez moi

    Trop acharnée
    L’angoisse d’échouer
    La rage aux pieds
    La plume hantée

    Je crois que j’ai rêvé
    De cette artiste née
    Dans le reflet damné
    D’un espoir estropié

    J’écris jusqu’à la lie
    Je cours sans les contours
    D’une plume en mal d’amour
    Où les maux sont maudits

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  • Vide abyssal

    Par :

    Avoir envie de trouver des bras
    Pour y pleurer dedans

    Et puis se rendre compte
    Que rien ne sert de chercher
    Une entité inventée
    À la force de l’encrier
    Sous une plume déplumée

    Les larmes salées
    Ont déjà trop coulé
    Dans la vallée des esseulés

    Pourquoi ces pleurs
    Ce besoin compulsif
    De se sentir contenu
    Comme un nouveau-né nu
    Tout juste expulsé
    De son utérus malmené ?

    Existe-t-il des langes
    Pour emmailloter
    Les cœurs perdus
    Les corps décharnés
    Les âmes morcelées
    Par une vie insensée
    Qui n’a de pitié
    Ni pour elle ni pour lui
    Ni pour les disparus
    Ni pour qui, d’ailleurs ?

    Avoir envie de trouver
    Des yeux présents
    Une oreille attentive
    Un regard qui écoute
    Une voix qui rassure
    Un geste tendre
    Un silence reposant
    Des mots apaisants

    Avoir envie
    De cesser d’avoir ces envies
    Et colmater ses plaies
    À la force de ses poignets
    Sans rien attendre d’ailleurs
    Ni d’ici ni de là-bas

    Apprendre
    À ne compter que sur soi
    Sans rien attendre de quiconque
    Pour ne plus jamais risquer
    D’être abandonnée.

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  • « Good vibes only »

    « Good vibes only »
    On dirait une phrase douce.
    Un autocollant pastel sur une vitrine propre.

    Mais ce only
    Il ferme quelque chose.

    Je ne suis pas good vibes only.
    Est-ce que ça veut dire que je ne suis pas good vibes ?
    Non.
    Ça veut dire que je refuse de trier l’humain à l’entrée.

    Parce qu’autour de nous,
    il y a des gens qui tremblent sans bruit.
    Des proches.
    Des inconnus.
    Des cœurs fatigués qui ne cherchent pas à plomber l’ambiance,
    juste à reprendre un peu de chaleur.

    Good vibes only,
    c’est parfois dire à celui qui a froid :
    reviens quand tu iras mieux.

    C’est confondre lumière et déni.
    Sérénité et fuite.

    La vraie douceur ne sélectionne pas.
    Elle accueille.
    Même quand ça déborde.
    Même quand ça fait mal.

    Je suis good vibes, oui.
    Mais des good vibes qui s’assoient à côté de la peine.
    Qui écoutent sans corriger.
    Qui tendent les bras sans demander un sourire en échange.

    Parce que refuser l’ombre,
    c’est souvent refuser ceux qui en ont le plus besoin.

    Et fermer la porte au nom du bien-être,
    c’est peut-être
    la violence la plus polie qui soit. À force de vouloir préserver notre paix,
    on oublie que la paix se partage.


    Ce texte est un fragment.
    Il s’inscrit dans un ensemble plus large de textes explorant le corps, le regard et la pudeur.
    Il pourra être repris, remanié ou intégré à un futur recueil.

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  • Frontières

    Et si le féminisme n’était pas une guerre des sexes ?

    On parle de girl power.
    De communauté.
    De sororité dressée comme un rempart.

    L’intention est juste.
    Combattre le machisme.
    Combattre le sexisme.
    Combattre la violence.

    Mais parfois, la lutte se tord.

    Quand le sexisme est combattu par le sexisme.
    Quand l’homme devient un bloc homogène,
    réduit, isolé, insulté,
    y compris ceux qui n’ont rien fait.

    Alors une question surgit.
    Inconfortable.
    Nécessaire.

    Est-ce que cette posture ne creuse pas davantage la fracture
    entre les femmes et les hommes ?

    Mettre de la distance entre un agresseur et une victime,
    c’est vital.
    C’est protecteur.
    C’est nécessaire.

    Mais généraliser cette distance,
    la transformer en mur,
    en frontière idéologique,
    est-ce encore protéger
    ou est-ce séparer ?

    Le féminisme, dans son sens le plus simple,
    ne cherche-t-il pas l’égalité
    plutôt que l’inversion des rôles ?

    Mettre la femme au même niveau que l’homme,
    ce n’est pas discriminer l’homme à son tour.
    Ce n’est pas reproduire ce que l’on dénonce.

    Et si inclure était plus subversif que rejeter ?
    Si montrer à l’autre où il se trompe
    était plus puissant que l’exclure ?

    Quand le féminisme devient
    une équipe contre une autre,
    femmes contre hommes,
    ne confirme-t-il pas, malgré lui,
    l’idée même du combat
    que certains cherchent à justifier ?

    Et si la vraie rupture à opérer
    n’était pas entre les sexes,
    mais avec cette logique de camps ?

    Si chaque femme porte une part d’homme.
    Si chaque homme porte une part de femme.

    Alors pourquoi continuer à classer,
    à réduire,
    à résumer un être
    à son sexe ?

    Peut-être que le véritable féminisme
    commence là où l’on cesse de diviser,
    là où l’on reconnaît simplement
    des humains,
    responsables, faillibles,
    capables de soutien
    indépendamment de leur genre. Tout simplement.


    Ce texte est un fragment.
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    Il pourra être repris, remanié ou intégré à un futur recueil.

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  • Être nue

    Être nue.
    Être nu.

    Ce mot qu’on a chargé de honte,
    comme si la peau était une faute,
    comme si le corps, à lui seul,
    avait quelque chose à se faire pardonner.

    Ce mot qu’on a chargé de vulnérabilité,
    comme si se montrer était une faiblesse,
    comme si le corps, à lui seul,
    révélait déjà trop de soi.

    On dit que s’habiller,
    c’est être pudique.
    Mais depuis quand la pudeur consiste-t-elle à se cacher
    plutôt qu’à apprendre à regarder ?

    On s’habille comme on enfile une armure.
    Pour se fermer au monde.
    Pour éviter que l’autre s’arrête à la surface.
    Parce qu’on sait que le regard glisse mal,
    qu’il accroche trop vite,
    qu’il confond corps et valeur.

    Alors on couvre.
    Pas parce que le corps est mauvais.
    Mais parce que le regard est devenu pauvre.

    La vraie indécence n’est peut-être pas d’être nu,
    mais de réduire quelqu’un à ce qu’il montre.
    D’obliger l’autre à se dissimuler
    pour éviter nos propres dérives.

    La pudeur a deux faces.
    Ne pas tout exposer,
    et ne pas tout vouloir voir.

    Si je laisse mon volet ouvert,
    suis-je impudique ?
    Ou l’est-ce celui qui s’arrête,
    qui insiste,
    qui regarde à travers une fenêtre
    qui ne lui appartient pas ?

    Pourquoi serait-ce à moi de me priver
    de la lumière,
    du ciel,
    des étoiles qui m’apaisent,
    sous prétexte que d’autres ne savent pas détourner les yeux ?

    À force d’exiger que l’on se cache,
    on appelle ça de la pudeur.
    Alors fait-on vraiment preuve de respect,
    ou impose-t-on simplement nos limites
    comme des lois universelles ?

    Les animaux, eux, ont compris depuis longtemps.
    Ils peuvent être nus ensemble,
    les uns près des autres,
    sans que cela ne trouble,
    sans que cela ne réduise,
    sans que cela ne catégorise.

    Ils ne s’arrêtent pas au corps.
    Parce que le corps est normal.
    Parce qu’il n’est ni message, ni provocation,
    ni invitation au jugement.

    On les appelle sauvages.
    On se dit civilisés.
    Mais qui est réellement libre ?

    Eux n’ont pas besoin de masquer
    pour exister.
    Nous, si.

    Et peut-être que la vraie bestialité
    ne consiste pas à vivre à découvert,
    mais à être devenu incapable
    de regarder sans posséder,
    sans juger,
    sans réduire.


    Ce texte est un fragment.
    Il s’inscrit dans un ensemble plus large de textes explorant le corps, le regard et la pudeur.
    Il pourra être repris, remanié ou intégré à un futur recueil.

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