Extraits


  • Menara Warisan — Extrait

    Les lentilles chauffent.
    Le joint brûle.
    Les mots se taisent.

    Et pendant quelques secondes,
    tout est exactement à sa place :
    la fatigue,
    la faim,
    la musique,
    la nuit.

    Même les lentilles.

    La cloche sonne
    exactement
    au moment où la musique s’arrête.
    Synchronisation parfaite.
    Univers bien réglé.

    Mais non.

    Je ne peux pas m’arrêter.

    D’abord,
    le jeu commence à faire effet.
    Je le sens.
    Ce léger décalage délicieux
    entre la pensée et le corps.

    Ensuite,
    la musique.
    Trop forte.
    Trop juste.
    Impossible de la laisser mourir comme ça.

    Alors je saisis l’assiette.
    Une cuillère en bois.
    Geste simple.
    Rituel.

    Je relance la musique.
    La même.
    Sans faire exprès.

    Trois notes.
    Trois.
    Et c’est reparti.

    Je lance le son
    au même instant
    où je prends la première cuillère de lentilles.

    Et là…

    Elles sont incroyables.
    Vraiment.

    Assez bonnes
    pour me faire douter.

    Est-ce que c’est la saleté
    qui donne le goût aux choses ?

    Est-ce que le temps
    les a bonifiées ?

    Ou est-ce qu’elles étaient déjà parfaites
    depuis le début ?

    Et pourquoi je me pose cette question,
    au juste ?

    La musique pulse encore.
    Dans les oreilles.
    Dans la poitrine.

    Une odeur résiduelle
    flotte dans l’air,
    comme une signature invisible.

    Et je me dis :
    c’est bien.
    Vraiment bien.

    Bonne énergie.
    Bonne vibe.
    Créativité propre.
    Alignée.

    Ce que vous venez de lire n’est pas un extrait explicatif,
    mais un point d’entrée.

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  • Premiers Silences — Extrait

    Les Règles du Cercle

    Ἀγών (Agôn)

    Lutte contrainte, compétition structurée, affrontement qui ne laisse pas la possibilité de se soustraire.

    ١ Anankè — Entrée dans le cercle

    Ils n’avaient pas tous la même raison d’être là.
    Certains avaient été pris en chemin.

    D’autres convoqués.

    Quelques-uns avaient accepté, persuadés que refuser aurait été pire.
    Mais une fois les portes fermées, la raison importait peu.

    Le sol était marqué. Pas de sang encore, mais des traces anciennes, incrustées dans la pierre comme une mémoire que personne ne prenait la peine d’effacer. On leur expliqua les règles rapidement. Pas parce qu’elles étaient complexes, mais parce qu’elles n’avaient pas besoin d’être comprises pour fonctionner. Il fallait se battre. C’était tout.

    Personne ne demanda pourquoi.

    La question avait déjà été désamorcée par le décor, par les regards des gardiens, par le silence compact qui pesait sur la salle.
    Un homme leva timidement la main. Il avait encore l’air de croire que les mots pouvaient servir à quelque chose.

    — Et si on ne veut pas ?

    On ne lui répondit pas. On désigna simplement la ligne tracée au sol, juste devant lui. Il la regarda longtemps, comme si elle pouvait lui offrir une alternative. Elle n’en avait pas.

    Quand le signal retentit, ce ne fut pas une surprise.
    C’était plutôt un soulagement malsain. L’attente avait été plus violente que le choc.

    Ils comprirent alors que le combat n’était pas une punition, mais une condition. Comme respirer dans un endroit sans air. Personne ne leur demandait d’être courageux, ni même compétents. On exigeait seulement qu’ils participent. Qu’ils entrent dans le mouvement. Qu’ils deviennent un rouage.

    Les premiers coups furent maladroits. Défensifs. Hésitants.
    Puis quelque chose se brisa.

    Pas dans les os.

    Dans la tête.

    À force de répéter les gestes, le corps finit par accepter ce que l’esprit refusait. Les bras frappaient avant que la pensée n’intervienne. Les jambes se déplaçaient seules, cherchant l’équilibre, la survie minimale. Il n’y avait plus d’ennemis, seulement des obstacles temporaires.

    À cet instant précis, l’obligation avait gagné.

    Se battre n’était plus une décision.

    C’était devenu un état.

    Et c’est là que le piège se referma vraiment :
    quand ils réalisèrent que continuer à se battre leur paraissait désormais plus simple que s’arrêter.

    ٢ Kairos — Le moment où l’on appuie sur le bouton

    Personne ne sut vraiment qui avait déclenché le combat.

    Il n’y eut pas de compte à rebours clair, pas de cri solennel, pas même une annonce officielle. Seulement un bruit sec. Bref. Presque banal. Un son trop simple pour justifier ce qui suivit.

    Certains dirent plus tard que c’était une lumière qui s’était allumée.
    D’autres jurèrent avoir entendu un mécanisme s’enclencher sous leurs pieds.

    Mais tous furent d’accord sur une chose : à partir de cet instant, il n’y avait plus de retour possible.

    Avant, ils étaient immobiles. Tendus, mais encore entiers.
    Après, leurs corps furent happés par une urgence qu’ils n’avaient pas choisie.
    Le déclenchement n’était pas là pour signaler le début du combat.
    Il était là pour supprimer l’hésitation.

    Un homme sursauta.

    Par réflexe.

    Un autre leva les bras pour se protéger.

    Un troisième recula d’un pas, et ce simple mouvement fut interprété comme une attaque.

    C’est ainsi que tout commença.

    Le génie du système résidait dans cette ambiguïté. Rien n’obligeait explicitement à frapper. Mais tout rendait l’inaction dangereuse. Le déclenchement n’était pas une invitation. C’était une contrainte invisible, une pression diffuse qui transformait chaque seconde de retard en faute potentielle.

    Très vite, ils comprirent que rester immobile revenait à se désigner soi-même comme cible.

    Le déclencheur, quel qu’il fût, n’agissait pas sur les corps.
    Il agissait sur les nerfs.

    Le cœur accélérait sans raison claire.

    La respiration devenait courte.

    La pensée se fragmentait.

    Ce n’était pas encore la violence, mais déjà son prélude. Le moment précis où le cerveau cesse de chercher une issue et commence à calculer des gestes. Où l’on ne se demande plus si l’on doit frapper, mais où.

    Certains tentèrent de parler.

    Leurs voix furent couvertes par le bruit ambiant, par les pas, par les respirations affolées. Les mots n’avaient plus de poids. Le déclenchement avait rétrogradé le langage au rang d’ornement inutile.

    Alors quelqu’un frappa.

    Pas fort.

    Pas bien.

    Mais suffisamment pour rompre l’équilibre fragile.

    À partir de là, le combat n’eut plus besoin d’être déclenché.

    Il s’auto-entretenait.

    Plus tard, ceux qui survécurent chercheraient un responsable. Un visage. Une main sur un levier. Mais la vérité était plus simple, et plus terrible : le déclenchement n’avait été qu’un signal. Ce sont eux qui avaient fait le reste.

    Ils n’avaient pas appuyé sur le bouton.

    Mais ils avaient répondu.

    Le reste de ce chemin paraîtra très bientôt dans le recueil Premiers Silences.

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  • Là où l’honneur se tait — Extrait

    La Ligne Droite

    武士道

    Combat associé à une vision morale du courage, de l’honneur et de la dignité.

    ፩. まっすぐ— Tenir debout

    Le matin, le corps se met en route avant la pensée. Les gestes sont comptés : eau froide sur les poignets, bandage resserré, lacets tirés jusqu’à ce que le pied soit tenu comme dans un étau. La tenue n’a rien de cérémoniel. Elle sert à signaler une chose simple : rien n’est laissé au hasard.

    Dans la salle, il ne cherche pas un regard. Il se place au bord, là où l’on gêne le moins, et il attend. Les autres parlent, rient, commentent des combats vus sur un écran. Les phrases sont des morceaux de victoires empruntées. Lui ne commente pas. Il garde les mots pour l’effort.

    Quand le partenaire arrive, il incline la tête, pas plus. Il tend la main. Il serre, ferme. La poignée n’est pas un test de force. C’est une manière de dire : la présence est réelle, les conséquences aussi.

    Il s’échauffe lentement, comme si chaque articulation devait être prévenue. Il ne donne pas à voir la douleur, même quand l’épaule accroche. Les blessures sont des faits, pas des excuses. On peut les porter sans les exhiber de façon ostentatoire.

    Le premier échange est propre. Pas de précipitation. On mesure, on touche, on recule. Il ne cherche pas à impressionner. Il cherche à être juste. Chaque coup est une décision. Chaque retrait est un calcul. Il ne frappe pas pour punir, il frappe pour marquer une limite.

    Quand il est touché, il ne proteste pas. Il acquiesce. Il reprend. Quand il touche, il ne s’excuse pas non plus. L’excuse serait une façon de minimiser l’impact, comme si l’autre était fragile. Il refuse cette condescendance.

    Un moment, le partenaire sourit, comme s’il s’attendait à une réaction. Rien ne vient. La fierté est là, mais elle ne se montre pas. Elle s’organise à l’intérieur : tenir le rythme, ne pas tricher, ne pas quémander.

    Après la session, il reste encore. Il ramasse un gant oublié, le dépose à côté du sac de celui qui l’a laissé. Il nettoie une trace sombre sur le tapis. Il ne dit rien. Dans sa logique, l’honneur commence avant le combat et continue après. C’est une discipline. Ce n’est pas une humeur.

    ፪. たたかう— Ne pas contourner

    Les semaines suivantes, on propose des exercices plus libres. Le cadre se desserre. Certains en profitent pour « tester ».

    Il observe sans commenter.

    Il voit les mêmes gestes revenir : feintes trop longues, mains qui s’attardent, frappes lancées quand l’autre tourne la tête, coups donnés juste après l’arrêt annoncé. Rien de spectaculaire. Une somme de petites tricheries.

    Au début, il corrige simplement sa garde. Il se rapproche. Il ferme les angles. Il refuse d’offrir des ouvertures faciles. Il se dit que c’est à lui de rester propre, même si les autres ne le sont pas.

    Mais un soir, l’échange change de texture. L’autre recule, puis revient avec une frappe basse au moment où la consigne est déjà donnée : pause. Le contact est sec. Pas assez pour briser, assez pour brûler. Le corps comprend avant les mots. Il fait deux pas en arrière, lève la main.

    Le partenaire hausse les épaules, sourit, comme si ce n’était rien.

    Une plaisanterie circule. On parle « d’intensité ».

    On parle de « vrai ».

    Il ne répond pas à la plaisanterie. Il s’approche du responsable, demande un mot. La voix reste calme. Il décrit les faits : attaque après l’arrêt, frappe sur une zone interdite, répétition. Pas d’insulte. Pas de menace. Il attend une règle claire.

    On lui répond par un compromis : « ça arrive », « il faut s’endurcir », « ne le prends pas personnellement ». Les phrases sont souples, faites pour glisser sur les événements. Elles n’accrochent rien.

    Il revient sur le tapis avec une décision simple : ne pas s’adapter à la triche, la rendre inutile. Il change la distance. Il impose le centre. Quand l’autre cherche le coup sale, il ferme, il bloque, il renvoie une pression directe, visible. Pas de vengeance, pas d’ombre. Juste une réponse qui oblige à regarder ce qui se passe.

    L’autre tente encore. Il accélère au moment où le regard se détourne. Cette fois, la réponse est immédiate : un arrêt net, une main posée sur la poitrine de l’autre pour le repousser, pas pour le frapper. Le geste est ferme, presque humiliant. Il crée du silence.

    On s’arrête. On attend une explosion. Elle ne vient pas. Il répète simplement : l’arrêt était donné. Il ne parle pas d’intention. Il parle de règle. Il refuse de jouer sur les bords, de compenser par la ruse. Il refuse le combat de couloir. Il n’accepte que ce qui se tient en plein jour.

    Le reste de ce chemin paraîtra très bientôt dans le recueil Là où l’honneur se tait.

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  • Fragments de solitude — Extrait

    Fragments : Solitude

    Étre entouré et se sentir seul

    Tu peux être entouré
    et pourtant te sentir seul.

    Ce n’est pas un caprice.

    Ce n’est pas une ingratitude.

    C’est parfois juste
    ne pas être rejoint
    là où tu te tiens.

    Reste là.

    Ce que tu ressens
    mérite d’exister aussi.

    La solitude après l’événement

    Quand tout s’arrête,
    que le bruit retombe,
    que les rires s’éloignent,
    la solitude arrive souvent
    sans prévenir.

    Elle ne dit pas
    que c’était vide.

    Elle dit juste
    que c’était intense.

    Laisse-la passer.

    Elle fait partie du contraste.

    Se sentir “en trop” dans la vie de quelqu’un

    Se sentir en trop
    ne veut pas dire
    être de trop.

    Parfois,
    l’autre est juste ailleurs.

    Tu n’as rien mal fait.

    Tu n’as rien forcé.

    Tu as juste aimé
    à un endroit
    qui n’était pas central.

    La solitude du soir

    Le soir n’est pas
    la solitude du matin.

    Le soir,
    elle fatigue plus vite.

    Si tu te sens plus fragile
    à cette heure-là,
    ce n’est pas un recul.

    C’est ton corps
    qui demande moins de bruit
    et un peu plus de douceur.

    Quand une seule personne manque

    Parfois,
    personne ne manque.

    Sauf une.

    Et ce n’est pas excessif.

    Ce n’est pas dramatique.

    C’est juste précis.

    Tu n’es pas dépendant.

    Tu es attaché.

    Et il y a une différence.

    Être seul par loyauté

    Il y a des solitudes
    qu’on choisit
    par respect.

    Ne pas déranger.

    Ne pas s’imposer.

    Si tu t’es mis en retrait
    pour laisser l’autre vivre,
    sache ceci :

    ta discrétion
    n’annule pas
    ton importance.

    La solitude comme espace de survie

    La solitude
    n’est pas toujours un manque.

    Parfois,
    c’est un refuge.

    Un endroit
    où tu peux respirer
    sans te justifier.

    Si tu t’y reposes un moment,
    ce n’est pas renoncer.

    C’est te réparer.

    Fragments : Aimer sans être central

    Aimer quelqu’un qui a d’autres priorités

    Tu aimes dans un coin
    où l’agenda ne te regarde pas.

    Ce n’est pas un refus,
    c’est un ordre différent.

    Tu restes là, discret,
    sans réclamer une place.

    Parfois aimer,
    c’est accepter…
    de ne pas passer en premier.

    Accepter de ne pas être “le plus important”

    Ne pas être central
    ne te rend pas secondaire.

    Tu comptes autrement,
    sans fanfare ni titre.

    Ce que tu donnes
    n’a pas besoin d’un podium.

    Il existe
    dans un espace plus calme,
    moins visible…

    mais réel.

    Ces lignes sont issues de Fragments de solitude,
    un recueil consacré aux solitudes invisibles.
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